Comme nous l'avions décidé, nous nous sommes téléphonés le soir suivant. Nous devions convenir d'un nouveau rendez-vous. Chez lui cette fois, puisque je vivais encore chez mes parents.

François habitait relativement loin de chez moi (120 kilomètres) et je savais que je ne pourrai pas faire l'aller retour dans la soirée. Il me faudrait donc dormir chez lui. Et trouver une excuse pour emprunter une nouvelle fois la voiture toute la nuit... J'ignore si mes parents se sont doutés de quelque chose. Ils ne m'ont rien dit mais je ne suis pas certain qu'ils aient cru à mes histoires d'amis qui organisaient une fête. Je découchais rarement car les amis que j'avais à l'époque habitaient dans la même ville que moi. Il n'y avait donc pas vraiment de raisons pour que je passe la nuit dehors.

Toujours est-il que le jour J (ou plutôt le soir S) je partais en direction de chez François, partagé entre l'envie de le revoir et l'amertume d'avoir encore dû mentir pour cela. La route était interminable, je m'en souviens. J'avais mis dans l'auto-radio un CD que j'aimais bien pour me donner du courage car j'étais tout tremblant à l'idée d'aller passer la nuit chez un quasi inconnu, à plus de cent kilomètres de chez moi et dans le secret le plus total. Il faisait chaud et lourd ce soir là et je me souviens parfaitement de l'orage qui s'est abattu sur la ville à mon arrivée. Je revois les grosses feuilles des marronniers dégoulinant d'eau.

Lorsqu'il m'a rejoint au lieu de rendez-vous que nous avions fixé, il n'est pas descendu de sa voiture parce qu'il pleuvait à seaux. Je lui ai trouvé un visage plus "ordinaire" que l'autre fois en boîte. Une attitude assez désinvolte aussi. Je l'ai suivi du mieux que j'ai pu le long des artères désertes de la petite commune, jusqu'à ce que nous arrivions au milieu d'un ensemble de petits immeubles des années 60. Peut-être bien des HLM ? J'étais vraiment très anxieux et ce changement de cadre me rendait chancelant. Je venais de passer d'un univers à l'autre en à peine 2 heures. D'un côté ma vie officielle avec des gens posés, une famille un peu coincée et un boulot assommant ; et de l'autre, une vie officieuse peuplée exclusivement d'hommes, source d'inconnu, synonyme de sexe et de rencontres secrètes. Entre les deux : rien. Aucune transition, aucun lien à part cette route longue de 120 kilomètres, bordée de platanes. C'était comme un nuancier géant que j'aurais parcouru en voiture pour passer du noir au blanc. Je me souviens d'avoir beaucoup réfléchi à ce que je faisais et à qui j'étais lors de ce petit voyage...

La soirée a été une source ininterrompue de déceptions. L'appartement de François en premier lieu. Tout en bordel, tout petit, mal foutu. Vraiment pas convivial et en aucune manière arrangé pour y vivre à deux, ni même pour recevoir qui que ce soit. Une table en formica devant une kitchinette. Un clic clac devant une toute petite télé. Un lit dans un coin, sans table de chevet. Aucune déco, peut-être tout juste une plante. Un petit balcon qui donne sur le parking. Une grande tristesse dans un petit lieu, en somme.
Le repas, ensuite. Juste pour dire qu'on ne baisera pas sans s'être d'abord restaurés ! Une pizza décongelée cuite dans le tout petit four Moulinex de la kitchinette et péniblement ingurgitée sur la table en formica. Avoir fait autant de kilomètres, avoir bravé ma peur et avoir mis tant de moi-même dans ces retrouvailles, pour manger une pizza surgelée dans un appartement minable... ça aurait pu encore passer si le suite n'avait pas été pire.

Très vite il est devenu impératif pour François que l'on aille dans la chambre ou plutôt sur le lit. Pas pour être mieux installés. Non, juste pour passer à l'action. Pour se déshabiller et se soulager. Car pas question de caresses ni de tendresse. Uniquement de sexe, d'un plan cul. Et encore...
Pour moi qui n'avait pas l'habitude de ce genre de choses, ce fut un moment assez pénible. Je n'y pris aucun plaisir et, par lien de cause à effet, je pense que François n'y prit aucun plaisir non plus. Du moins pas le plaisir qu'il en espérait. Il a bien essayé de se montrer plus prévenant quand il a vu que les choses ne prenaient pas forcément une bonne tournure, mais c'était trop tard. Ça n'allait pas être avec lui, ce soir, que j'irais "plus loin" -- comprenez que je ne me laisserai prendre puisque c'était bien là son idée. 

De frustrations en déceptions, nous avons fini bon an mal an par jouir. Enfin lui, c'est certain. Moi je ne m'en souviens pas. Puis ce fut l'instant le plus redoutable : la nuit ensemble. Dormir au côté d'un garçon qui symbolisait ma déception, dans un endroit inconnu, loin de chez moi. J'avoue qu'à cet instant j'aurais préféré être dans mon "autre" univers. Même s'il était guindé, au moins il me sécurisait.
J'ai continué à me triturer les méninges toute la nuit, me demandant tour à tour ce que je faisais là, comment on faisait pour rencontrer des garçons "biens" et ce que j'allais devenir si toute ma vie se résumait à ce genre de plans sexuels ridicules et humiliants ? De fait, je n 'ai pas fermé l'oeil de la nuit. Le lendemain matin je n'ai pas eu le droit à un petit déjeuner alors que j'en aurais bien eu besoin. Juste un café... lyophilisé.

Je suis rentré comme j'étais venu : mal à l'aise. Mais soulagé de ne pas avoir à y retourner. Ma décision était prise : je ne voulais pas le revoir. 
J'ai pris mon courage à deux mains et je l'ai appelé en arrivant pour lui dire que je n'avais pas l'intention de revenir chez lui, ce à quoi il a répondu d'un laconique et sans appel "Ok". La preuve (cruelle) était faite que notre rencontre en discothèque quelques nuits plus tôt n'était rien d'autre qu'un mal entendu. L'amourette que j'avais osé entr'apercevoir n'était en réalité qu'un déguisement pour chasse au minet dont, à l'époque, je faisais partie. Minet bien naïf d'ailleurs, mal dégrossi, tout droit sorti de sa campagne et surtout très peu au fait des pratiques "entre garçons".

Mais il me faudrait plus d'un François pour renoncer à mes rêveries d'homme prévenant et d'amour sincère...