Je me souviens de François comme si c'était hier. 
Ce soir là, j'ai emprunté la voiture familiale pour sortir seul en discothèque. Dans la boîte gay de la grande ville un peu plus loin. Dans mon village il n'y a pas d'endroit pour rencontrer d'autres gay. D'ailleurs dans mon village, comme dans la plupart des villages à cette époque, il n'y a pas de gay... 

J'ai donc prétexté une soirée chez des amis (et avec la possibilité de rentrer tard) pour m'échapper de ce quotidien en perpétuelle opposition avec ce que je crois devoir vivre. Je ne pense pratiquement qu'à cela : comment faire pour rencontrer d'autres hommes ? Je me sens comme emprisonné dans cette vie en apparence uniquement construite par et pour des hétéro.

Ce soir là, dans cette boîte je ne suis pas fier. C'est sans doute une des premières fois où je mets les pieds dans un club gay. Après avoir affronté le physionomiste, le caissier, les comères collées aux basques du caissier et les photos d'hommes dénudés et musclés sur les murs de l'entrée, je me retrouve bientôt à devoir faire face aux regards intrigués des habitués, aux oeillades appuyées des seniors en quête et aux gestes dirigés des plus dégourdis. Les préservatifs dans la corbeille près de la caisse m'ont fait mauvaise impression. Toute une faune nocturne s'agite et s'ébroue autour de moi. Et moi je suis comme mal à l'aise assis sur mon pouf, un whisky pas cher entre les mains, crevant de chaud et aveuglé par les spots mal orientés et clignotant. Je pense qu'une nouvelle fois j'ai dû mentir pour rejoindre un monde que mon entourage n'imagine pas pouvoir exister. Ils sont à cent milles lieux de se douter que je suis dans un lieu où les hommes se réunissent pour se toucher, se jauger, se séduire et s'embrasser. J'ai mauvaise conscience.

Et tout à coup il apparaît. Il vient de rentrer dans la salle sombre et quelques rais de lumière viennent éclairer de temps à autre son visage, ses bras, ses jambes, son corps tout entier... ses yeux. Il me regarde ! Est-ce une erreur ? Non, il insiste. Il semble à l'aise, lui... Il se balance doucement sur le rythme de la musique trop forte, l'air "cool" mais pas très rassuré quand même. Il me lance des regards en coin, des petites perches que je suis peut-être sensé attrapper mais comment le savoir ? Cela renforce ma gêne, même si le reste de l'assistance à mystérieusement disparu de mon esprit focalisé désormais sur sa seule présence. 
Finalement François décide de faire le premier pas. Il était donc bien cool ! Il s'est approché de moi et me pose des questions dont je ne sais pas encore qu'elles sont usuelles dans ce genre d'endroit. Il veut savoir mon prénom, d'où je viens. S'il m'arrive souvent d'être ici, si je suis venu seul, si je vis seul, ce que je fais dans la vie... des banalités qui me rassurent. Enfin je peux me raccrocher à ce que je connais, à mon quotidien qui jusqu'à présent était si éloigné de cette soirée.

Mais la musique est décidément trop forte. Nous devons crier pour nous faire entendre et je lui fais répéter pratiquement chacune de ses phrases. Nous décidons de sortir. Il fait frais et le ciel commence déjà à s'éclaircir. Nous sommes en juin je crois. Nous allons dans ma voiture pour être tranquilles. C'est là qu'il décide de m'embrasser. Je suis aux anges. C'est si doux, si tendre. Pour un peu ça en deviendrait presque romantique...
Je suis fatigué mais je ne veux pas dormir, pas rentrer. Je veux continuer à caresser ses cheveux, à parler avec lui, cet homme si sûr de lui qui s'intéresse à un garçon comme moi, si timide. Il a les mots qui m'ensorcellent, les intonations qui me font chavirer. Il est beau dans cette lueur faiblarde et le monde autour de moi n'éxiste plus. Ni les derniers clubbers qui s'échappent de la boîte devenue désormais une pauvre bâtisse grisâtre, ni la circulation qui a repris sur l'avenue, ni même le temps qui file et les questions qui ne manqueront pas de m'assomer à mon retour au foyer. 

Il faut rentrer mais nous convenons de nous revoir. J'irai chez lui, c'est décidé. Et même dés ce week-end ! Je trouverai une excuse, une nouvelle raison d'emprunter la voiture et de découcher. Un nouveau mensonge. Je ferai les cent vingt kilomètres qui nous séparent et nous continuerons ce que nous avons commencé ce soir là.
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