Le tournant
Les jours s'écoulaient lentement jusqu'à ce qu'un soir (un samedi) sans crier gare et donc sans le moindre signe annonciateur, Miss Puberté fasse son entrée. Je me souviens parfaitement de ce qu'à été mon premier orgasme : un truc sans nom ! Une incompréhension extraordinaire : un mélange entre le doute quant à ce que pouvait bien être cette sensation brûlante et la foudroyante certitude que quelque chose de radical venait de se passer en moi. Le tout ramené dans une poignée de secondes. Je me rappelle être resté quoi un bon moment après "l'évènement" de l'année 1986 (ou 87 je ne sais plus exactement). Je suis resté au bord de mon lit à me demander ce qui allait désormais se passer dans ma vie : c'était quoi la prochaine étape de ce grand chambardement ? Le pyjama un peu poisseux, j'étais partagé entre l'excitation et la peur face à ce qui avait tout l'air d'être le point de départ d'une nouvelle vie !
En réalité, j'avais très envie d'en parler à quelqu'un. Les premiers aux quels j'aurais voulu faire cet incroyable récit, bien sûr, c'étaient mes copains de classe. Mais je n'avais aucune possibilité de mettre des mots un minimum pudiques sur un évènement qui touchait à mon sexe... Comment parler simplement d'une chose aussi intime, avec des garçons pour la plupart en pleine confusion eux-mêmes ? Et puis surtout, comment dissocier cette nouvelle donne de mon attirance de longue date pour lesdits garçons ? Même si je reconnaissais là l'élément essentiel qui me manquait pour rendre réelle et physique cette attraction qui vivotait en moi, je me sentais plus que jamais démuni face à cette grande inconnue qu'est la sexualité. Alors j'ai développé quelques feintes aussi grosses que mes boutons d'acné pour tenter d'en savoir plus sur les nouvelles possibilités qu'offrait cet accès subit au rangs des Hommes, des vrais. Par exemple, je disais à qui voulait l'entendre que "j'aurai des enfants bien plus tôt qu'on ne se l'imagine, vu que, pour moi, c'est déjà chose possible !", ce à quoi on ne me répondait pas, dans le meilleur des cas, ou on m'opposait un ricanement désobligeant.
Pourtant, en y repensant de temps à autres, j'ai en mémoire que ce sujet de conversation revenait souvent sur le tapis. Notamment initié par les "mecs à filles" de la classe qui se vantaient de leurs conquêtes et de leurs prouesses sexuelles, sans doute nées et restées bien au chaud dans leur imagination de puceaux. Cela m'excitait de parler plus ou moins crûment de sexe avec ces garçons. Je ressentais un réel émois à l'audition de leurs récits qui les faisaient tour à tour apparaître nus, sexy et "actifs" autant que caressants dans mon esprit coquin. Je les regardais et j'avais le sentiment qu'ils maîtrisaient les choses de l'amour, ce qui, bien sur, me disais-je, ne serait jamais mon cas.
Je me régalais de regarder en cachette les émissions érotico-ridicules que diffusait M6. Il y en avait une qui passait tous les samedi et qui s'appelait "Sexy Clips". En gros, il y avait une scène érotique, dans laquelle un homme et une femme se déshabillaient, entrecoupée de clips vidéo plus ou moins en rapport avec le thème de la scène. Tantôt l'histoire -- si on peut parler d'histoire -- se déroulait au moyen âge, tantôt à la ferme et une autre fois encore au bureau. De temps en temps, il y avait 2 hommes et une femmes... J'attendais impatiemment, avec le risque de me faire surprendre par mes parents qui étaient sensés dormir -- ce qui est arrivé bien plus d'une fois --, le moment où l'homme serait dénudé, mais aussi sûrement que j'étais excité, j'étais déçu parce qu'on ne voyait même pas son "organe"...
Quelques temps plus tard, j'ai découvert les films érotiques, souvent italiens d'ailleurs, qui avaient pour mérite de faire travailler mon imagination. En regardant ces films, il m'est arrivé deux fois, de visionner des scènes où un homme, apparemment pénétré par un autre, semblait souffrir le martyre... J'avoue que cela m'a troublé et j'ai longtemps cru que cela devait être atrocement douloureux, au point de ne pas être envisageable. C'est tout le problème des gens qui, comme moi, ne sont pas très ouverts... d'esprit. Ils ont un peu trop tendance à croire que ce qu'on leur dit ou ce qu'on leur montre est tout à fait vrai. Mais c'est un autre sujet...
Quand mes parents -- je ne saurai sans doute jamais pourquoi -- on décidé de s'abonner à Canal+, vous imaginez bien que les films cochons du dimanche soir sur la 6 sont vite devenus des amuses gueules à peine salés. Enfin du porno, du cul, du vrai ! Curieusement cela n'a pas été une source de satisfaction, loin de là. Le porno a ceci de décevant qu'il n'a pour ainsi dire besoin d'aucune mise en scène, son objectif n'étant que de montrer l'acte sexuel. Pour le reste ce n'est que décor et fanfreluches. C'est toute la différence avec l'érotisme qui, pour évoquer l'image de l'acte, doit au préalable inventer une histoire. De fait, je suis plus sensible à la suggestion qu'à la vision crue de deux êtres en plein coït. C'est sans doute mon côté cérébrale qui me joue des tours... C'est à peu près le même mécanisme qui s'ébranle en moi quand je regarde telle ou telle photo postée au hasard sur tel ou tel blog par exemple.
La conclusion de toutes ces digressions, c'est que la puberté a effectivement été un tournant comme, je le crois, il n'y en a pas d'autres dans la vie. C'est aussi que, malheureusement -- ou heureusement -- c'est une étape que l'on doit vivre seul. Je n'aurais pas pu en parler ni avec mes parents, ni avec le médecin ou je ne sais quel autre adulte. La conclusion c'est aussi qu'à "mon époque" nous n'avions pas accès au Hard Core, au Porno Trash, Au Sexe Gratuit, bref, à Internet. Si je voulais voir une b***, il fallait que je me contente de regarder la mienne, celle de mes camarades à la piscine ou que j'aille braver ma peur et acheté un Honcho à la librairie -- et ça, ça vous forge un tempérament, croyez moi. Et finalement, il me semble que ce n'est pas plus mal. Faire un peu travailler son imagination permet, je pense, de donner une dimension plus sensuelle à ce qui, plus tard, ressemblera inévitablement à un plan Q.
Mais, là encore, c'est un autre sujet...