Combustion spontanée
Que répondriez-vous si on vous posait cette question : dites nous ce qui vous ronge de l’intérieur ? Je me le suis moi-même demandé en observant les personnes autour de moi. Les collègues, les amis, les parents. Tous ont quelque chose dans leur for intérieur qui les grignote petit bout par petit bout, mais qui, paradoxalement, les construit en même temps. Qui fait d’eux ce qu’ils sont et qui les fait agir tels qu’ils le font. Tous ont un petit monstre caché tout au secret de leur personnalité. Imperceptible, presque doux, sinon doucereux. Une toute petite machinerie – si finement ciselée qu’elle confine à la perfection – au plus profond de leur inconscience qui les rend conscients, justement, qu’inévitablement « à cause d’on ne sait quoi » ils sont ainsi et ne changeront jamais. Rien ne pourra jamais leur ôter ce trait d’eux-mêmes qui n’est ni physique ni visible à l’œil nu.
Certains autour de moi sont rongés par la jalousie, d’autres par l’ambition, d’autres encore par l’anxiété. Celui-là c’est la solitude et celle-ci la timidité. Ce ne sont pas forcément des défauts que je cherche à découvrir. D’ailleurs, je ne cherche rien ! Je m’aperçois, voilà tout. Pourtant cet animal sauvage qui a creusé son terrier au fond de nos êtres n’a qu’un objectif : rester le plus discret possible pour mieux nous contrôler. Parfois sa présence est trop évidente et nous nous apercevons qu’il est là, qu’il nous tient. Nous sommes sa proie et nous débattre pour échapper à son emprise ne fait souvent que resserrer les liens qui nous entravent. C’est notre balise. Notre métronome. Il rythme notre vie et dans ce contexte, comment ne pas toujours revenir à lui ? Il nous est si familier et pourtant nous le connaissons si mal.
C’est que nous portons sur nous-mêmes un regard incertain et souvent faux. Nous nous attribuons des défauts et des qualités, à dose égale pour être juste. Nous nous glorifions de certains de nos actes et considérons certaines de nos pensées comme des valeurs tangibles. Nous pensons nous connaître mais notre vrai tempérament échappe à notre conscience. Nous sommes tout entier dirigés par ce petit rien. Et parce qu’il n’est rien, nous n’y prêtons pas attention. Quand bien même nous le verrions devant nos yeux que nous ne saurions pas le nommer…
Alors moi qui fais des grandes phrases pompeuses, quel est donc la vouivre que j’abrite et que je nourris ? Je devrais le savoir puisque je suis si prompt à le lire chez les autres. Je dirais que ce qui me baigne tout en même temps qu’il me dessèche c’est cet inépuisable besoin de reconnaissance. J’ai une soif insurmontable de la reconnaissance des autres à mon égard. Ce besoin me hante en permanence et sans doute pour toujours. C’est lui qui me fait passer de l’euphorie à l’asthénie ; de la joie à la tristesse. Il guide ma réflexion, mon intellect et donc mes actes.
Je suis comme ça, me semble-t-il, mais peut être que je me trompe. Peut être n’est-ce là qu’un leurre ? Que pourrais-je bien y faire de toute façon ? Et puis cela me serait-il utile de perdre mon fantôme intérieur après tout ? Ne puis-je pas tout simplement vivre avec cette petite bête au fond de moi ?
Comme un refuge j’y redescends chaque fois. Même s’il me ronge, il est, sans doute, ce qu’il y a de plus vrai en moi. Et vous, que répondriez-vous ?