Faute de temps - 50e message
Ces derniers jours, je n'ai rien écrit. Je n'ai posté aucun billet, lu aucun blog, soumis aucun commentaire. Ces derniers jours je n'ai rien pu faire. Je n'avais pas le temps.
J'aurais pu croire que ma vie manquait d'un tas de choses précieuses. Je me disais : tu manques d'argent; tu manques de finesse; tu manques d'amour; tu manques d'idées; tu manques de passion; tu manques de muscles; tu manques de courage; tu es en manque; tu manques de tout...
Et pourtant, je crois qu'il n'y a qu'une chose qui me manque bien plus que toutes les autres : c'est le temps. Oui, je manque de temps messieurs, dames !
A peine né que déjà c'est la course : vite, apprendre à parler, à marcher, à faire pipi dans son pot. Tu n'en as pas tout à fait conscience mais déjà à ta naissance on te kidnappe ton temps, celui qui devrait te servir à découvrir le monde. On te contraint, on te façonne. On fait de toi ce que tu seras plus tard : un homme pressé.
Enfant, l'école t'écrase sous son poids. Pas le temps de rêvasser. Inutile de rêver de toute façon, tu n'apprends pas à ton rythme. Ce n'est pas toi qui décide. De telle heure à telle heure et de telle date à telle date. Tes expériences, tes connaissances, tu les avales à grands coups d'années scolaires, de vacances scolaires, de camarades de classes et de professeurs des écoles.
20 ans sont passés.... si vite ! Tu n'as rien vu, tu n'as rien entendu. Tu as tout juste compris que bientôt tu devrais t'assumer avec ton maigre bagage. Te voilà devenu presque adulte. Avec un peu de courage et de volonté tu poursuis encore quelques années ton séjour sur la case "Ecole", sinon, bah y a plus qu'à ! Mais rassure toi, aucune option n’est meilleure que l’autre.
Plus qu'à devenir un travailleur. Un salarié. Un employé. Faire quelque chose pour gagner un peu de sous. Faut s'y mettre, t'as pas le choix. Alors tu bosses. C'est parfois dur, parfois facile. C'est en tout cas souvent futile. Au rythme des horaires que te donne M. Le Boss, tu trimes, tu t'échines en attendant la prime (de fin d'année pour faire plus gai). On a inventé, nous, les hommes, la carotte "Monney" pour oublier qu'on perdait tout ce qu’il y a autour.
Tiens ! J’ai 30 ans. J'organiserai une fête en espérant que tout le monde pourra bloquer son samedi soir. Nos vies sont si contingentées, réglementées, contrôlées, structurées [de l'extérieur seulement...] qu'on se sentirait presque en sécurité si, parfois, notre foutu sens de la liberté [notre libre arbitre ?] n'émergeait vaguement de son anesthésie générale.
- Alors, c'est comment d'avoir 40 ans ? Ah, c'est la moitié de ta vie... Dingue.
Et si tu fais une synthèse, ça donne quoi ? Ah, rien. OK. Heureusement il te reste l'autre moitié de ta vie pour rattraper le temps perdu ! Oui, enfin, presque la moitié si l'on considère qu'il te reste encore 20 ans, euh, non, 25 ans à travailler et qu'après tu seras peut être sénile ou mort.
En 38 ans d'existence, je me suis (re-) levé 13.870 matins. Je me suis couché autant de fois en songeant que demain serait "un nouveau jour", une nouvelle source de ravissement. J'ai égrainé 332.880 heures et j'ai pris presque 12 milliards de fois de l'oxygène dans notre réserve commune pour me maintenir en vie. Mon cœur a du battre 24 milliards de fois (à raison de 120 par minutes). Mes jambes ont sans doute parcouru assez de kilomètres pour faire le tour de la Terre (40.000 km). J'ai absorbé 14.000 litres de liquides en tous genres et versé autant d'urine. J'ai mangé plusieurs tonnes d’aliments (parfois dégoûtants) et produit des déchets à perte de vue. J'ai répandu autour de moi des sons, des regards, des soupçons, des histoires. Je me suis génétiquement modifié. J'ai eu des hauts, des bas. J'ai eu des coups de cœur, des coups de gueule, des coups de blues, des coups tout court.
Il n'y a qu'une chose sur la quelle je n'ai eu aucune influence. Evidemment je ne peux plus rien rattraper. Il n'y a pas de seconde chance. Il n'y a pas d'astuce.
La justice est là, personne n'y échappe. Avec ou sans argent, avec ou sans finesse, avec ou sans amour, avec ou sans idée, avec ou sans muscles : c'est le temps qui nous manque. Le temps d'être nous-mêmes.