Que se passerait-il si je te croisais et que je ne me rendais pas compte que c'est toi ? Si je ne te reconnaissais pas ? Pourrais-je seulement me pardonner d'être passé à côté de toi sans t'apercevoir ? Crois tu qu'il y aurait quelqu'un pour me dire tout bas à l'oreille, comme on murmure des secrets d'enfant : "regarde, il est juste là, à ta portée. Il est tout proche et il t'attend..." ?

Et que serait ma vie si je continuais à te chercher comme je te cherche depuis déjà si longtemps ; sans jamais te trouver ? Simplement passer mon temps à t'espérer ? Te savoir si proche et si inaccessible. T'imaginer sans jamais te voir. Te connaître par coeur sans jamais te rencontrer... Quel destin pourrait ainsis e jouer de moi ? Jusqu'à me faire prendre la direction opposée à la tienne. Me railler et me rappeler avec mépris : "regarde-toi ! tu es perdu ! "

Et que deviendrait mon coeur s'il ne se réchauffait plus ? Si plus rien ni personne ne venait l'irriguer ? Sécherait-il comme la terre au soleil ; durcirait-il comme la pierre en hiver ? Si les étincelles s'épuisaient, si les braises s'éteignaient, si la vie se retirait peu à peu, tout en douceur, sans bruit, comme absorbées ? Si mon coeur mourait de n'être plus touché, les gens diraient peut être de moi : "méfiez-vous, c'est un sans-coeur..."

Et quelle vieillesse m'attendrait si tu m'oubliais ? A quoi ressemblerait le décompte pathétique de mes dernières heures si tu n'étais pas là pour veiller sur moi, sur mon salut, sur tout ? Comment envisager la maladie et la souffrance sans ton épaule ? Comment survivre aux regrets, aux remords et aux erreurs sans ton indulgence ? Et si tu n'étais pas là, qui pourrait bien me dire, dans une infinie sérénité : "repose en paix" ?

Et quels souvenirs garderais-je si par mésaventure nous ne partagions rien ? Quel goût mon passé aurait-il ? Quel sel pourrais-je me remémorer ? Les souvenirs pourraient ils simplement exister ? L'amertume, la douceur, le plaisir, la colère, la passion, le désir, la haine, la joie, la tristesse, le bonheur, la chaleur : tout cela me serait inconnu. Mes mémoires se résumeraient-elles à l'ennui ? Et pourrait on me dire autre chose que "tu es une coquille vide qui n'a rien vécu" ?

Et si tu me faisais un signe ? Un tout petit signe insignifiant.
Je ne renonce pas, mais le temps presse. Et je m'angoisse parfois de me savoir aveugle. S'il y a un moyen d'ouvrir les yeux, je veux le connaître. S'il y a un chemin où te croiser, je veux l'emprunter. Et si tout cela n'est qu'illusion, je veux encore rêver .